Un jour nouveau

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Un jour nouveau
La nuit s’était répandue dans l’immense parc de la ville en même temps que la pluie s’était abattue sur les derniers promeneurs. Le vent tentait avec acharnement de soulever les feuilles collées au sable des chemins et aux pelouses trempées. Quant aux heures, elles défilaient avec indifférence, ne prêtant guère attention à la fureur des éléments. Les lampadaires d’une des avenues qui longeait le parc projetaient sur lui une lumière blafarde, en forme de cercles, interrompue de temps à autres par l’ombre des arbres. Soudain, un individu traversa l’avenue et franchit sans difficulté le muret du jardin public. Marchant d’un pas assuré, l’homme évita aisément les mares d’eau formées par la pluie toujours battante. Habillé d’un imperméable et d’un chapeau noir à la manière des années 50, il avançait, la tête enfoncée dans le col, au milieu d’une des allées de marronniers. Sa silhouette était élancée mais une proéminence dans le haut du dos laissait penser qu’il était peut-être bossu. Il ralentit à l’approche d’un banc, s’arrêta à côté et regarda autour de lui quelques minutes, attendant vraisemblablement quelqu’un. Personne ne vînt. Il leva la tête et se mit à chuchoter comme s’il s’adressait à un être invisible perché au-dessus de lui. On dut lui répondre car ses paroles étaient cohérentes et semblaient faire partie d’un véritable dialogue. A la fin de cette discussion atypique, il vérifia qu’il était bien seul puis tendit les bras tel un prêtre s’adressant à son dieu. Il referma ses mains sur un objet qu’il ramena vers lui et protégea de la pluie en le cachant sous son imperméable. La transmission avait été rapide mais il s’agissait sans conteste d’une boite cubique de couleur jaune pâle. Une fois l’échange opéré, l’individu se remit en marche et se dirigea vers le centre du parc où se trouvait une grande fontaine à plusieurs niveaux. Elle était décorée d’animaux mythologiques et déversait par leurs bouches des filets d’eau dans ses bacs de marbre. L’homme ne prêta pas attention à ce jeu d’eau qui s’ajoutait à la pluie devenue fine et légère ; il déposa la boite sur le rebord de la fontaine, accrocha une ficelle à une poignée sur le couvercle et recula jusqu’aux arbres en déroulant la bobine de fil. Il prit le temps de bien se cacher derrière un arbre avant de tirer brusquement sur la ficelle qui fit sauter le couvercle de la boite et tomba au sol avec un bruit sourd. L’individu lâcha le fil et, fermant les yeux, ne bougea plus.
Louisia K.
Une forme émergea progressivement de la boite. Tout d’abord une simple ligne blanche en dessina son contour puis une lumière étonnante la remplit, brillant dans la nuit comme une apparition fantasmagorique. Toute sa splendeur s’éleva enfin dans les airs. A sa suite, une forme similaire apparut. Lentement, les âmes humaines se dégageaient de la boite qui les avait retenues prisonnières pour retrouver une liberté inespérée. Une dizaine de silhouettes flottaient désormais autour de la fontaine. Ces êtres fantastiques étaient non seulement attrayants mais aussi terrifiants. Une fois la boite vide, les formes devinrent immobiles. Ce rituel, l’individu le connaissait très bien et signifiait qu’elles communiquaient entre elles ; il n’avait jamais su réellement ce qu’elles se disaient mais il pensait qu’il pouvait s’agir d’un dernier mot d’adieu qu’elles s’échangeaient. Les formes se remirent enfin en mouvement et se dispersèrent dans le parc, chacune semblant connaitre sa destination. La pluie s’arrêta, le vent tomba. L’individu récupéra la boite, se défit de son imperméable et de son chapeau qu’il jeta dans une poubelle du parc, déploya ses ailes puis s’envola avec grâce dans le ciel rejoindre les autres anges.
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Maison de retraite, Les ébènes.
Quand Edouard se réveilla le lendemain matin, il était déjà 9 heures. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas aussi bien dormi ; habituellement, ses rhumatismes le forçaient à se lever vers 6 heures au plus tard. Mais aujourd’hui, il se trouvait incroyablement jeune malgré ses 80 ans. Il se redressa avec aisance sur son lit et se leva pour ouvrir les rideaux qui masquaient l’unique fenêtre de sa chambre. Aussitôt, les rayons du soleil inondèrent la pièce et le firent sourire. Il se sentait léger comme si le poids des années s’était envolé.
Hôpital Pierre Doré.
Les yeux de Sandra s’ouvrirent lentement. La blancheur du plafond de sa chambre d’hôpital se présenta à elle telle une nouvelle page de sa vie prête à être remplie. Elle respira profondément et regarda autour d’elle ; il n’y avait personne. Elle entendait les oiseaux chanter dans la cour. Quelque chose avait changé. Ce ne fut que lorsqu’elle se leva et qu’elle Louisia K.
se dirigea vers la fenêtre qu’elle comprit que la maladie qui la rongeait depuis des mois s’était envolée.
Près du 25, rue Marcel Brillant.
Une mince chaleur se dégageait encore des grilles sur lesquelles était allongé Antoine ou plutôt « le clochard de la poste » comme le surnommaient les habitants du quartier. Une nouvelle journée commençait mais Antoine, qui s’étirait pour sortir du sommeil, trouva qu’elle avait quelque chose d’inhabituel. Il était joyeux alors qu’hier il était morose et déprimé. En se relevant, il regarda les grilles qui lui avaient servi de matelas et se dit qu’il était temps de partir. Il replia alors son sac de couchage qui lui sembla moins miteux qu’à l’accoutumé, rangea ses quelques affaires dans son sac à dos qu’il utilisait comme oreiller et quitta son logis. L’esprit léger, il marcha vers une destination inconnue ; il traversa la ville, passant devant l’hôpital où une curieuse patiente le salua de sa chambre puis croisa dans le parc un petit vieux qui donnait des graines aux pigeons et qui rigolait tout seul. Poussé par cette journée lumineuse, il se mit à rire lui aussi et cette joie débordante s’envola dans le ciel dégagé des nuages de la veille.
Louisia K.

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